Il y a un thermomètre des émotions affiché dans des milliers de classes. Dans la plupart, plus personne ne le regarde depuis novembre.
Ce n'est pas que l'outil soit mauvais. C'est qu'on l'installe presque toujours de la même façon, et que cette façon ne peut pas tenir.
Pourquoi ces outils échouent
Trois raisons, et je les ai vues partout.
La première : on présente l'outil au moment où on en a besoin. Un élève est en colère, on lui montre le thermomètre. Or un enfant en colère n'apprend rien : son cerveau est occupé ailleurs. On lui demande d'utiliser une compétence qu'il n'a pas encore, au pire moment pour l'acquérir.
La deuxième : on l'installe et on passe à autre chose. Une compétence s'entretient. Un coin calme dont on ne parle plus devient un meuble.
La troisième : l'outil devient une sanction déguisée. « Va au coin calme » prononcé sur un certain ton n'est plus un outil de régulation, c'est une exclusion, et les élèves font parfaitement la différence.
Tout ce qui suit découle de ces trois constats. Et cela ne remplace pas la gestion d'un épisode difficile, dont j'ai fait un article à part : ici on parle de ce qui s'apprend à froid.
Commencer par les mots
C'est la partie la moins spectaculaire et la plus utile.
Demandez à une classe de nommer des émotions. Vous obtiendrez content, triste, énervé, et parfois peur. Quatre mots pour tout ce qu'un enfant traverse dans une journée. Un élève qui ne dispose que de « énervé » dira « énervé » pour dire déçu, humilié, jaloux, fatigué ou inquiet. Et comme le mot est imprécis, la réponse de l'adulte l'est aussi.
Élargir ce vocabulaire est un vrai travail d'enseignement, qui se fait comme n'importe quel autre : en classe entière, à froid, en lisant, en nommant ce qu'on voit chez les personnages, en cherchant le mot juste. Déçu n'est pas triste. Vexé n'est pas en colère. Ce travail sur la précision du langage se rapproche beaucoup de ce que je propose dans ma vidéo sur l'amélioration du discours.
Sans ces mots, aucun des outils qui suivent ne fonctionne, parce qu'ils supposent tous que l'élève sache nommer ce qu'il ressent.
Les outils, et la condition qui les rend utiles
- Le thermomètre ou l'échelle. Il ne sert pas à signaler une crise, il sert à s'observer quand tout va bien. Utilisez-le chaque jour à la même heure, sur des émotions ordinaires, pendant plusieurs semaines. Le jour où un élève est en difficulté, il saura s'en servir parce qu'il l'aura fait cinquante fois sans enjeu.
- Le coin calme. Trois conditions, et elles ne sont pas négociables. C'est l'élève qui décide d'y aller, pas l'adulte qui l'y envoie. On y reste un temps court et connu d'avance. Et on a enseigné comment en revenir, ce qu'on oublie toujours. Un coin calme dont on ne sait pas sortir devient un piège. C'est l'un des dispositifs qui demande le plus d'autonomie de la part de l'élève.
- La respiration. Elle fonctionne, à une condition : qu'elle ait été pratiquée des dizaines de fois au calme. Personne n'apprend à respirer lentement pendant une crise. Deux minutes par jour en classe entière, toujours au même moment, suffisent à l'installer. Ce que devient cette compétence au moment fort, j'en parle dans ma vidéo sur la gestion de crise.
- Les messages clairs. « Je ressens ceci, parce que cela, j'aimerais que. » C'est une formule, donc ça s'apprend par cœur puis ça se pratique en jeu de rôle sur de faux conflits. Sur de vrais conflits, au début, ça ne marchera pas, et c'est normal.
- Le rituel du matin. Un mot chacun sur son état du jour, sans commentaire de l'adulte et sans obligation de parler. Dès qu'on commente, qu'on félicite ou qu'on s'inquiète à voix haute, le rituel se referme.
Un mot sur les élèves qui ne participent jamais à ces moments. Ce ne sont pas les moins concernés, ce sont souvent les plus. Laissez la porte ouverte sans insister, et notez ce que vous observez : chez certains, ce silence relève de l'anxiété, sur laquelle j'ai fait une vidéo à part.
Ce qu'il vaut mieux éviter
- Lancer cinq outils en septembre. Un seul, tenu toute l'année, vaut mieux.
- Transformer le rituel en formalité expédiée en trente secondes. Mieux vaut une fois par semaine pour de vrai que tous les jours pour la forme.
- Faire du journal des émotions un devoir noté. Ce qui est évalué cesse d'être sincère.
- Imposer un exercice de relaxation à un élève déjà en tension. Vous ajoutez une contrainte à un moment où il n'en supporte plus.
- Demander à un élève d'expliquer pourquoi il a réagi ainsi, juste après. La réponse viendra plus tard, ou pas.
Ce que ça coûte
Dix minutes par semaine, et la constance.
C'est peu, mais ces dix minutes tombent toujours au moment où le programme presse, et c'est la première chose qu'on supprime en cas de retard. Si vous devez choisir, gardez la régularité plutôt que la durée : cinq minutes chaque lundi valent mieux qu'une heure en décembre.
Une dernière chose, qui coûte trente secondes et que je recommande à tout le monde. Nommez à voix haute, une fois par jour, ce que vous ressentez et ce que vous en faites : « je suis fatiguée ce matin, alors je vais parler moins fort ». Les élèves apprennent davantage de cette phrase-là que de n'importe quelle affiche.
Un dernier mot
Ces compétences ne se voient pas tout de suite, et c'est ce qui les rend fragiles : rien ne prouve, en novembre, que cela sert à quelque chose. Ce qui se voit, c'est en juin, quand un conflit se règle sans vous.
Je suis enseignante spécialisée, pas psychologue, et rien de ce qui précède ne relève du soin. Si vous voulez qu'on regarde ce qui se joue dans votre classe, voilà comment je travaille avec les équipes.
Pour approfondir
- L'Université de Paix (nouvel onglet), à Namur, met à disposition des fiches-outils gratuites pour prévenir et gérer les conflits, utilisables directement avec des élèves de 2 ans et demi à 18 ans.
- Le Référentiel sur le bien-être (nouvel onglet) de l'élève, publié par le ministère de l'Éducation du Québec, propose une boîte à outils gratuite pour le personnel scolaire, dont une section entière sur les habiletés socioémotionnelles.