Un élève participe à un atelier d'habiletés sociales depuis six mois. Il y est excellent. Il connaît les tours de parole, il sait nommer les émotions, il joue les saynètes mieux que les autres.
Et à la récréation, il est toujours seul.
Cette situation est la plus fréquente, et elle n'est pas un échec de l'élève. C'est un problème de transfert, et c'est presque toujours là que ces dispositifs échouent.
Ce qu'un atelier peut, et ce qu'il ne peut pas
Un atelier fonctionne parce qu'il est protégé. Six élèves, un adulte, un cadre clair, des règles connues, et personne qui se moque. C'est ce qui le rend possible, et c'est exactement ce qui le rend peu transférable.
La cour de récréation, c'est cent enfants, aucun adulte disponible, des règles implicites, un rythme rapide, et un coût social immédiat pour qui se trompe. Ce n'est pas le même exercice.
Donc l'atelier apprend les gestes. Il n'apprend pas à s'en servir là où ça compte. Cette seconde partie ne se fait pas en atelier : elle se fait dehors, par les adultes qui sont sur le terrain.
Les trois conditions du transfert
Sans elles, un atelier reste une activité agréable qui ne change rien. Avec elles, il devient utile.
Partir de situations réelles, nommées par les élèves. Pas des scénarios génériques sur des personnages imaginaires. « Ce qui s'est passé lundi au foot » travaille ; « Théo veut jouer avec Léa » ne travaille pas, parce qu'aucun élève ne s'y reconnaît. Demandez aux élèves ce qui s'est mal passé cette semaine, et travaillez là-dessus.
Prévenir les adultes du terrain. L'enseignante, les surveillants de cour, l'assistante à l'intégration, la cantine. Ils doivent savoir sur quoi l'élève travaille en ce moment, en une phrase, et pouvoir le relancer au bon moment : « tu te souviens de ce que tu as appris pour demander à entrer dans un jeu ? ». Sans cette relance, ce qui s'apprend le mardi n'existe plus le jeudi. C'est la condition la plus déterminante, et la plus négligée.
Préparer le groupe d'accueil, pas seulement l'élève. C'est le point que je défends le plus. On demande à un enfant de changer sa façon d'entrer en relation, et on ne demande rien à ceux qui, en face, ne lui laissent pas d'espace. Travailler avec la classe entière sur l'accueil, l'entrée dans un jeu, le droit à l'erreur sociale change davantage la situation que six mois d'atelier individuel. La récréation en particulier est un terrain qui se prépare, et j'en ai fait une vidéo à part.
Monter l'atelier
Quelques repères concrets, si vous vous lancez.
Quatre à six élèves, pas davantage. Au-delà, ceux qui en ont le plus besoin se taisent.
Des profils voisins mais pas identiques. Un groupe où tous ont la même difficulté n'offre aucun modèle ; un groupe trop disparate met les plus fragiles en retrait.
Trente à quarante minutes, une fois par semaine, à heure fixe, sur une période longue. Un atelier hebdomadaire pendant un trimestre vaut mieux qu'un stage intensif d'une semaine.
Une structure de séance toujours identique : rappel des règles, une situation réelle, une mise en pratique, et une chose à essayer d'ici la semaine prochaine. Cette dernière partie est celle qui fait le transfert, et c'est celle qu'on supprime quand on manque de temps.
Et une trace, pour que l'élève puisse s'y référer seul. Ce que je réunis dans ma boîte à outils sur la communication et l'entrée en relation peut servir de support.
Ce qu'il vaut mieux éviter
- Travailler sur des scénarios imaginaires. Les élèves jouent le jeu et ne transfèrent rien.
- Sortir l'élève de sa classe pendant une matière qu'il aime. Vous lui faites payer l'atelier.
- Faire de l'atelier un lieu de réparation après un incident. Il deviendrait une punition déguisée.
- Viser la conformité. L'objectif n'est pas qu'un élève paraisse comme les autres, c'est qu'il dispose de choix. Un enfant autiste qui apprend surtout à donner le change paie cet effort très cher, et souvent en silence.
- Continuer un atelier qui n'a rien produit en un trimestre sans rien changer à la méthode.
Ce que ça demande à l'école
Soyons honnêtes : c'est le dispositif le plus coûteux en organisation de tous ceux dont je parle sur ce site.
Il faut un adulte formé, un créneau protégé, un local, et surtout un référent nommé qui fasse le lien avec les enseignants et les familles. Sans ce référent, l'atelier se déconnecte en quelques semaines et devient une bulle.
C'est pourquoi je conseille souvent aux écoles de commencer autrement : par un travail avec les classes entières sur le climat et l'entraide, qui coûte beaucoup moins cher et touche tout le monde. L'atelier ciblé vient ensuite, pour les élèves chez qui cela ne suffit pas.
Un dernier mot
Les habiletés sociales ne sont pas une matière de plus. Ce qui les enseigne réellement, ce sont les adultes, tout le temps, par la façon dont ils accueillent, attendent, reprennent sans humilier.
Un enfant apprend à entrer en relation en voyant comment on entre en relation avec lui. Aucun matériel ne remplace cela, et c'est une bonne nouvelle, parce que ce levier-là est disponible dans toutes les écoles, sans budget.
Si vous voulez monter ce type de dispositif dans votre établissement, voilà comment je travaille avec les équipes.
Pour approfondir
- L'Université de Paix (nouvel onglet), à Namur, met à disposition des fiches-outils gratuites issues de sa pédagogie « Graines de médiateurs », pour travailler la relation et la gestion des conflits avec des élèves de 2 ans et demi à 18 ans.
- Réseau réussite Montréal (nouvel onglet) propose un dossier gratuit sur les compétences socio-émotionnelles, avec des outils pédagogiques et des repères issus de la recherche, destinés au milieu scolaire.