Vingt-deux élèves. Trois qui ont fini avant que vous ayez terminé de donner la consigne. Deux qui n'ont pas commencé. Un qui lève la main depuis quatre minutes, et un autre qui a renoncé à la lever.

C'est cela, une classe hétérogène. Et la difficulté n'est pas celle qu'on croit.

Le vrai problème n'est pas les niveaux

On présente toujours la classe hétérogène comme un problème d'écart : des élèves trop loin les uns des autres, qu'il faudrait rapprocher. Ce n'est pas mon expérience.

Le problème, c'est la simultanéité. Ces élèves n'ont pas besoin de choses très différentes, ils ont besoin de vous en même temps. Vous ne pouvez pas être à trois endroits à la fois, et c'est là que la journée se casse, pas dans l'écart de niveau.

Tout ce qui suit poursuit donc un seul objectif : réduire le nombre d'élèves qui ont besoin de vous à la même seconde. Pas différencier davantage. Libérer l'adulte. La différenciation est un autre chantier, que je traite ailleurs.

Poser le cadre : cinq règles, pas vingt

On lit partout qu'il faut construire les règles avec les élèves. C'est juste, mais incomplet, et appliqué naïvement cela donne une affiche de quinze règles que plus personne ne lit en octobre.

Ce que j'ai vu fonctionner tient en trois points. Cinq règles maximum, formulées à la forme positive, et affichées à hauteur d'élève. Chacune dit ce qu'on fait, pas ce qu'on ne fait pas : « je lève la main pour parler » plutôt que « on ne crie pas ».

Et la seule qui compte vraiment : une règle qu'on n'applique pas à chaque fois n'est pas une règle, c'est un souhait. Mieux vaut trois règles tenues que dix affichées. Les élèves testent exactement cela, et ils ont raison de le faire : ils cherchent à savoir ce qui est réel.

Construire ces règles avec eux vaut la peine, à une condition : que vous ayez déjà décidé des trois non négociables avant d'ouvrir la discussion. Sinon la négociation porte sur ce qui n'est pas négociable, et vous devrez la trahir.

Ce qui aide vraiment

  • Une procédure pour « je suis bloqué ». C'est le geste qui change le plus de choses dans une classe hétérogène, et presque personne ne l'enseigne. Trois étapes affichées : je relis la consigne, je demande à mon voisin, je passe à l'exercice suivant et je mets un point d'interrogation. L'élève n'attend plus le bras levé pendant quatre minutes, et vous récupérez ces quatre minutes pour quelqu'un d'autre. Cela s'enseigne, se répète, et prend deux semaines à installer. C'est le cœur de ce que j'appelle l'autonomisation des élèves.
  • Un démarrage qui ne demande rien à personne. Une activité courte, connue, affichée, que les élèves commencent seuls en entrant. Pendant ces cinq minutes vous faites l'appel, vous parlez à celui qui va mal, vous installez le matériel. Une séance qui commence bien se tient toute seule ensuite. J'ai détaillé cette construction de séance dans une vidéo.
  • Des consignes données une fois, et écrites. Répéter quatre fois la même consigne à voix haute occupe l'adulte et n'aide que ceux qui écoutaient déjà. Écrite au tableau, elle reste disponible pour tous, y compris pour celui qui revient des toilettes. J'en ai fait une vidéo sur la communication en classe.
  • Des groupes avec des rôles, pas des groupes avec un bon élève. Faire aider les faibles par les forts est le conseil le plus répandu et le plus mal appliqué. Cela fonctionne à trois conditions : que l'écart ne soit pas trop grand, que le rôle tourne, et qu'on ait appris à l'élève comment aider, ce qui n'est pas spontané. Sans cela, le fort devient un auxiliaire non rémunéré et le faible un passager. Avec cela, c'est l'un des dispositifs les plus puissants de l'école inclusive.
  • Compter ses transitions. Une journée de primaire en contient entre vingt et trente. À trois minutes chacune, cela fait plus d'une heure. Un signal toujours identique, annoncé à l'avance, et le matériel du prochain moment déjà prêt : vous récupérez une demi-heure par jour sans rien changer à votre pédagogie.
  • Rendre le volume sonore visible. Un affichage à trois niveaux, silence, chuchotement, voix de travail, annoncé au début de chaque activité. On désigne le niveau, on ne le crie pas. Un adulte qui hausse la voix pour obtenir le silence enseigne que c'est le volume qui décide.

Ce qu'il vaut mieux éviter

  • Afficher quinze règles. Elles se neutralisent entre elles.
  • Attendre le silence complet avant de parler, dans une classe qui ne sait pas encore le produire. Vous attendrez longtemps et vous commencerez agacée.
  • Former des groupes de niveau permanents. Les élèves savent parfaitement dans quel groupe ils sont, et ce qu'on pense d'eux.
  • Changer de système tous les quinze jours parce que le précédent n'a pas marché en trois jours. Rien ne marche en trois jours.
  • Traiter le bavardage comme de l'insolence. Dans une classe hétérogène, il signale souvent qu'un élève a fini, ou qu'il n'a pas commencé.

Ce qui tient encore en juin

C'est la seule question qui vaille, et elle départage tout le reste.

Un dispositif ne vaut pas par son intelligence, il vaut par le nombre de jours où vous le tiendrez. Trois routines appliquées cent quatre-vingts jours valent mieux que quinze appliquées trois semaines, et les élèves le savent avant vous.

Deux conséquences pratiques. N'installez jamais plus d'une nouveauté à la fois, et laissez-lui trois semaines avant de juger. Et choisissez vos dispositifs en fonction de ce que vous, avec votre fatigue de novembre, serez encore capable de faire.

La dernière chose qui allège vraiment, c'est la cohérence entre adultes. Si l'élève rencontre le même signal de transition et les mêmes trois règles chez quatre enseignants, chacun en porte le quart. C'est le travail que je fais le plus souvent dans les écoles, et c'est celui qui produit le plus d'effet pour le moins d'heures.

Un dernier mot

Une classe hétérogène ne se gère pas, elle s'organise. La différence n'est pas qu'un jeu de mots : gérer suppose de réagir à ce qui arrive, organiser suppose de décider à l'avance ce qui arrivera.

Et une classe bien organisée ne se voit pas. C'est peut-être ce qu'il y a de plus injuste dans ce métier : le travail réussi est invisible, parce qu'il ne reste rien à raconter.

Pour approfondir

  • Le CTREQ, (nouvel onglet) au Québec, met à disposition plus de mille ressources éducatives gratuites, dont plusieurs répertoires de pratiques sur la gestion de classe et le climat scolaire, appuyés sur la recherche.
  • Le Centre suisse de pédagogie spécialisée (nouvel onglet) publie des fiches d'information gratuites pour le corps enseignant, utiles dès qu'une classe accueille des profils très différents.

Et quand les supports affichés ne sont plus regardés par personne : Les supports visuels en classe : pourquoi ils ne tiennent pas tout seuls